The Rider, F&SF September / October 2014

•26 August 2014 • 1 Comment

F&SF Sep/Oct 2014I am very happy to announce that my novelet “The Rider” will appear in The Magazine of Fantasy and Science Fiction (aka F&SF) in September.

No, strike that, I am not very happy — I am overjoyed, ecstatic, bouncing all over the place, and still not completely sure this is really happening.  It’s a dream come true to be accepted in F&SF.  Many, many thanks to Gordon Van Gelder and the F&SF team, and to all the friends who commented on the first few (dozen) drafts.

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The story (without spoilers!):

The Rider follows two persons: David, an artificial intelligence embodied in a small, smart phone-like device, and his carrier — his “rider” — Luke, a former, failed poker player who dabbled in cons before switching to this new, not less murky career. David is “the brains” and Luke “the muscles” of this partnership, which until now has been very profitable to both of them.

Until… now.

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Reviews:

“…an action piece without a lot of techno-neepery, but the characterization is key. The milieu is a world where ruthless players with money and power can only be defeated by others more ruthless, rich and powerful. And intelligent. A good read… Recommended” — Lois Tilton, Locus Online

“…a fun continuation of “the last job” trope in which the gunfighter goes off into the sunset, but here he goes off with a buddy and not a babe. and the buddy in question is all gears and sprockets…” — Martha Burns, Tangent Online

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Behind the curtains:

For the backstory, The Rider started on a slight regret — that modern science (in medicine, in physics, in semiconductors…) is becoming so complex that it is now done in large teams of ultra-specialists. The time of the single, genius inventor seems to be slipping behind us — and it’s complicating things for us writers: ideally, for simplicity you’d rather manage only one genius in your story. In Blade Runner, the androids and Deckard all converge to J.F. Sebastian: it’s simpler than introducing dozens of different specialists, and not knowing (without arid theoretical explanations) which one should be particularly protected against the androids.

So what if… someone could still design chips alone, in his or her garage? And this is how Hideo Tahara, David’s creator, was born.

(Actually, when I imagined him, it’s not Sebastian I was thinking about: for some reason, it was the eye trader, in his cold room. Sebastian looked like he was only playing, whereas the eye trader was working on his products, seemed more likely to come up with something really important or dangerous. What was the name of his character? I can’t find it…)

Among other influences: the now ubiquitous smart phones; Siri; HAL and 2001 of course (and 2010 too!); Riders in the Storm (official soundtrack of the story); Michael Moorcock; the tortuous streets of Wanchai (Hong Kong); the crazy, golden towers of the casinos in Macau; Some Like It Hot…

Plenty of good things, I think.

I hope you’ll like it.

Quantpunk

•1 August 2014 • Leave a Comment

[English translation: we are working on a French short story anthology, with a "Quantum Punk" theme. Submissions -- in French -- are welcome here: http://www.val-sombre-editions.com/%5D

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Les éditions Val Sombre lancent un appel à textes sur le thème “Quantpunk”.

Quantpunk kézako ? Et bien justement c’est l’occasion pour vous de le décider !

Nous avons fabriqué le mot un peu par plaisanterie il y a quelques mois après avoir remarqué que la physique quantique, pourtant cruciale dans le monde moderne (sans elle, pas de transistors donc pas d’ordinateurs, pas de centrales nucléaires ni de panneaux solaires, pas d’horloges ultra-précises donc pas de GPS, pas d’IRM, pas de tomographie…) n’était pas souvent présente en littérature.

Peut-être est-ce à cause de sa complexité ? Mais le monde moderne est lui aussi de plus en plus complexe : l’inventeur génial et solitaire est de plus en plus une relique du passé, remplacé par de grandes équipes de spécialistes chacun de leur petit domaine, fonctionnant en symbiose dans des installations où les expériences se font selon des processus industriels (pour chaque nouveau médicament lancé, des milliers de molécules sont testées sur des milliers de problèmes différents, dans des machines automatisées qui rappellent un peu les cascades de centrifugeuses employées pour enrichir l’uranium à des fins militaires). Les gouvernements s’appuient de plus en plus sur des masses de technocrates, eux aussi spécialistes chacun d’un problème particulier. Il est bien loin, le siècle des Lumières où de doux rêveurs pouvaient croire qu’il était possible de compiler toute la connaissance du monde dans un ouvrage que chacun pourrait lire et apprendre. Aujourd’hui, nous avons certes Wikipédia — un projet d’une ampleur infiniment plus vaste –, mais la première réaction d’autrui lorsque vous l’évoquez est “Oh, mais on ne peut pas se fier à Wikipédia” : le doute et l’incertitude se sont infiltrés au coeur de notre connaissance — incertitude qui est centrale à la physique quantique… Et peut-on croire que le futur sera moins complexe que le présent ? J’en doute…

Peut-être est-ce aussi à cause de l’incertitude intrinsèque au monde quantique — difficile de raconter les aventures de particules dont on peut connaître la direction mais pas la position, ou l’inverse ; difficile aussi de raconter une histoire lorsque le temps lui-même n’existe pas forcément.

Difficile… mais peut-être pas impossible. Au final, la base d’une histoire, c’est l’humain. Dans le Steampunk, on parle de tout ce qui a été soudain rendu possible pour les humains grâce aux machines et à l’industrialisation — dans un cadre où tout était encore à peu près simple, à peu près compréhensible même sans connaissances scientifiques importantes. Le Cyberpunk est un peu le cauchemar d’un monde où l’humain est transformé, voire avalé par l’informatique (l’idée de Neuromancien est venue à William Gibson en voyant à quel point certains jeunes étaient complètement absorbés par les premières bornes d’arcade, au début des années 1980).

Comment l’humain peut-il interagir avec le quantique ? Comment peut-il être transformé ? Qu’est-ce que le quantique rend possible, qui ne l’était pas jusque là ? Voilà les questions qu’une histoire Quantpunk devrait (je pense) aborder.

Mais il y a aussi l’aspect Punk, n’oubliez pas…

Ci-dessous le texte de l’AT. Bonne chance !

Appel à textes : Quantpunk

Échéance : 30 novembre 2014

Support de publication : Anthologie papier

Le Quantpunk est un courant et une esthétique dont l’intitulé a été formé par allusion au Cyberpunk et au Steampunk. Il se définit par l’utilisation des concepts, techniques et inventions lié(e)s à la physique quantique. Le courant se revendique également de l’esthétique / philosophie punk, c’est-à-dire :

- L’accessibilité, le bricolage plutôt que la virtuosité.

Pas de nostalgie, pas de révérence due aux prédécesseurs (« No Past ») ou aux structures en place (qu’elles soient politiques, religieuses, économiques ou autres). Une vision anarchiste où prime la liberté individuelle. Pas de lendemains qui chantent mais une vision nihiliste (« No Future ») ;

- Une préférence pour dire les choses franchement, crûment, même si (en fait surtout si) c’est incendiaire et confrontationnel, même si cela touche des sujets sensibles comme la société, la politique, la drogue, le sexe et les tabous. Il ne peut rester aucune zone d’ombre lorsqu’on met le feu à la baraque.

Consignes :

• Tous les genres sont acceptés (mais quantum et punk doivent être centraux).

• Pour les textes : 60 000 signes espaces comprises maximum, police Times, taille 12, interligne simple.

• Merci de préciser le nom sous lequel vous voulez être publié (ainsi qu’un lien vers votre site).

• Format .odt ou .doc

• Envoi des textes à : quantpunk@gmail.com

• Date limite des envois : 30 novembre 2014.

Dans votre mail, précisez vos nom et prénom (ou le pseudo sous lequel vous souhaitez être publié), le titre de votre texte. Le titre du texte doit également figurer dans l’objet du mail. Pensez à préciser le titre de votre nouvelle sur le texte même.

L’AT donnera lieu à une publication papier. Les auteurs retenus recevront des exemplaires de l’anthologie et auront la possibilité de se procurer des exemplaires supplémentaires au tarif auteur.

Abandoned houses, Chek Keng

•1 July 2014 • Leave a Comment

Chek Keng abandoned houseNorth-East of Hong Kong lies the vast Sai Kung East Country Park, much appreciated for its views, its white sand beaches and its hiking trails. Yet one of my favourite parts of the area is the little town of Chek Keng, North of the peninsula, where (as far as I could tell) almost all houses lie abandoned and crumbling. Nature, always thriving in the tropical climate, is quick to claim back what people no longer look after, sealing doors and windows with creepers until they collapse and stay open forever.

In front of this, a single plain jetty of white concrete extends into Chek Keng Hau (creek), a long, narrow and quiet expanse of sea water that few boats ever visit. There is no sound, not even from the little grey crabs patrolling the jetty, wondering what has come to disturb their realm. I just love to sit or lie there in the silence, and enjoy simply living under the stark white sun of Summer or the light grey rain of Spring and Autumn, far from anyone, far from anything…

 

Pandatown

•1 June 2014 • 2 Comments

Nouvelle écrite à l’occasion des 24 Heures de la Nouvelle 2014. La contrainte cette année était de placer un animal dans un rôle au moins mineur.

800px-San_Francisco_Chinatown

(Avec toutes mes excuses aux maîtres :
Robert Towne / Roman Polanski,
James Ellroy,
et Frank Miller)

C’était une de ces molles journées d’été où rien n’arrive, une de ces journées où la seule chose qui bougeait dans mon bureau était l’ombre des stores sur le mur, portée par l’impitoyable soleil d’août à San Francisco. Je n’avais pas vu un client depuis deux semaines et ma pile de factures impayées commençait à croître dangereusement, mais que pouvais-je y faire si personne en ce moment n’avait disparu, ne trompait sa femme ni n’avait besoin d’être un peu intimidé convaincu ? C’était peut-être mieux ainsi, en fait : personne n’appelle les détectives privés quand tout va bien.

Mâchonnant distraitement ma boule en caoutchouc antistress (mon dentiste m’ayant enjoint d’arrêter les os), une gamelle de Jack D. à portée de patte, je feuilletais le journal en attendant le déjeuner. J’avais déjà eu le temps de lire deux fois le cahier Sports et j’allais embrayer à regret sur les pages Actualités, prévoyant leur sempiternel et fastidieux ronron sur les débats au Congrès et le cours de la croquette à Chicago, lorsque j’eus le déplaisir de voir qu’un autre sujet occupait la Une, sur quatre colonnes :

 UNE NOUVELLE VICTIME DU LOLCAT

Terreur à Pandatown

Je laissai échapper un grondement dégoûté. Depuis des mois le tueur sévissait dans la ville, sans que la police soit capable de trouver la moindre piste. Son mode opératoire était toujours le même : il ramassait une tapineuse dans la rue, se faisant passer pour un client, la suivait dans sa chambre, puis la découpait sauvagement en morceaux avant de laisser sa signature : les deux joues tranchées d’un coup de cutter en un sourire sanglant. D’où le surnom dont la presse l’avait affublé : le Lolcat.

Au fil des mois, il avait bien dû faire une douzaine de victimes, mais l’opinion publique se contentait de s’horrifier sans pourtant réclamer que des têtes tombent au commissariat, comme celle du Chef Elliott. La raison, bien sûr, était qu’une frange de la population jubilait que quelque chose vienne enfin freiner le florissant commerce du sexe à Pandatown, et tant pis si cela coûtait des vies humaines.

Ma boule en caoutchouc couina misérablement, signe que je la serrais beaucoup trop fort entre mes dents. Dégoûté, je la posai sur le bureau, tournai la page et avalai une gorgée de whiskey. Ces faux-semblants, cette pudibonderie qui ne craignait pas le sang expliquaient pourquoi j’avais quitté la police, des années auparavant : quand quelqu’un consulte un détective privé, on sait au moins à quoi s’en tenir sur leurs vraies motivations.

La plupart du temps.

La première chose que j’aperçus d’elle, à travers la vitre dépolie de la porte, c’était sa silhouette élancée, son maintien, sa posture distinguée tandis qu’elle hésitait à frapper. Je compris aussitôt que j’avais affaire à une grande dame, une Dame avec une majuscule. Prestement, je propulsai balle et whiskey dans un tiroir et essayai de nettoyer avec ma manche de veste la petite flaque de bave que le jouet avait laissée sur le sous-main, sans trop de succès : deux ronds humides marquaient le cuir havane, parmi une myriade d’autres traces séchées. En même temps, tentai-je de me rassurer, quand on engage un bouledogue, ce n’est pas pour discuter chiffons.

Elle entra à mon invite, et je dus me retenir d’écarquiller les yeux : vêtue d’un tailleur cintré à la dernière mode de Paris, d’une double rangée de perles et de quelques bagues qui avaient dû coûter une petite fortune, c’était bien plus qu’une grande dame, c’était une reine qui venait de pénétrer dans mon bureau. Un chapeau, savamment positionné pour couvrir l’une de ses oreilles pointues, évoquait sur sa tête une couronne, tandis qu’en dessous son pelage lustré, blanc platine, rappelait la soie vierge. Mais ce qui me marqua le plus, je crois, c’était son regard, deux iris bleu intense qui me transperçaient sur place : une siamoise, altière, sublime. Je me levai pour l’accueillir, trop vite, et réprimai un couinement en me cognant le genou contre la table.

— Bienvenue chez Parker & Montalban, Mme… ?

— Durant, Mme Durant. Et vous êtes ?

— Jack Montalban, mais vous pouvez m’appeler Mutt. Ou Jack, corrigeai-je avec retard — elle n’avait pas une tête à appeler les gens Mutt.

— Et votre associé, M. Parker… ?

Je me renfrognai.

— James Parker n’est malheureusement plus des nôtres.

— Oh. Je suis désolée.

— Pas de quoi. Asseyez-vous, je vous prie. Que puis-je faire pour vous ?

Elle prit place et je la vis hésiter, ainsi que le font toujours les clients à ce stade de la conversation : comme chez le confesseur, c’est le moment de dévoiler ses cartes, et ce n’est agréable pour personne.

La différence avec le confesseur, c’est qu’avec un privé, il faut avouer ce qu’on veut vraiment.

Je lui proposai un verre d’eau et profitai de l’instant de silence pour l’examiner plus attentivement, tandis qu’elle se cherchait une contenance. Oui, c’était une beauté altière, une beauté royale, mais plus je l’observais, plus je me disais qu’elle avait une dureté cachée, un cœur d’acier sous cette peau soyeuse. Elle avait l’habitude d’être entourée et qu’on lui obéisse sans poser de question, et se trouver seule avec moi, à devoir s’expliquer et formuler une requête la mettait manifestement mal à l’aise.

— Allez-y, la rassurai-je en lui tendant un gobelet d’eau tiré à la bombonne, j’ai déjà tout entendu et rien de ce que vous me direz ne sortira de ce bureau.

Elle prit une gorgée et opina.

— Je ne dois pas être la première à venir vous voir pour cela, en effet.

Par courtoisie, je la laissai marquer une pause avant de continuer, mais je devinais ce qu’elle allait me demander.

— Je pense que mon mari me trompe, avoua-t-elle, sans même le sanglot habituel : elle était encore plus dure que je ne l’imaginais. Je voudrais que vous le suiviez.

J’acquiesçai. Les filatures d’époux étaient l’une des tâches les moins intéressantes de mon métier, mais aussi les plus fréquentes et les plus rémunératrices. Je fis une rapide estimation de la valeur de ses bijoux, un calcul du total des factures dans mon tiroir, et annonçai le tarif le plus élevé que je la croyais prête à accepter :

— Je prends trois cents dollars de la journée, trois jours payables immédiatement et non remboursables. Les journées supplémentaires sont payables une fois par semaine, et je peux parfois être amené à encourir des dépenses en sus, même si le plus souvent j’arrive à l’éviter.

— Très bien, opina-t-elle en tirant son portefeuille de son sac à main.

Je réprimai un grognement — j’aurais pu demander beaucoup plus. Mais tant pis, au moins cela me permettrait-il de rester à flot quelques semaines.

Elle me tendit les billets, neuf cents dollars en coupures étrangement usées, et me donna tous les détails dont j’avais besoin : qui était son mari, où il travaillait, de quelle marque et couleur était sa voiture et même — et j’eus un peu honte — à quel moment elle pensait qu’il quitterait son bureau pour rejoindre sa maîtresse. Si son intuition se confirmait, il me faudrait bien moins que trois jours pour cette mission ; plutôt une heure ou deux, maximum.

Puis elle me salua dignement et s’en alla, ne laissant derrière elle que son parfum entêtant, presque toxique, et le sentiment pour moi d’avoir approché de très près le divin sans avoir pu l’atteindre.

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M. Durant travaillait à Downtown, en plein centre, dans une tour grisâtre remplie de comptables, d’avocats et d’imprimeurs. Je me garai en face de la bouche du parking de l’immeuble, et me carrai tranquillement dans mon siège, ma fidèle balle antistress entre les mâchoires, en attendant qu’il sorte avec sa voiture.

Il ne fut pas long : exactement à l’heure prédite par son épouse, je vis sa Pontiac bordeaux émerger sur la rampe et tourner vers l’ouest. Je démarrai et m’engageai dans la circulation derrière lui.

Il m’apparut bientôt qu’il n’allait pas très loin : en fait, il s’arrêta quelques blocs plus tard, en plein Pandatown. Je fronçai les sourcils : comme le disait un vieux dicton chez les flics, rien de bien n’arrive jamais à Pandatown. Un sombre pressentiment me susurrait que Mme Durant n’imaginait pas à quel point elle allait être déçue par son mari.

Je me garai au coin de la rue et rebroussai chemin rapidement, pour le voir sonner à un bâtiment résidentiel de style méditerranéen, à trois étages, à peine moins décrépi que le reste du quartier. Un rapide coup d’œil en passant m’indiqua qu’il allait au rez-de-chaussée : les choses seraient encore plus simples que prévu. Je sifflotai et contournai le pâté de maisons : il ne me fallut pas longtemps pour trouver une ruelle menant aux jardins à l’arrière, d’où bingo ! je pouvais apercevoir M. Durant dans une chambre, couvrant déjà de ses sales pattes une donzelle fort peu vêtue. Je leur laissai quelques minutes pour se mettre en train, puis dégainai le téléobjectif et entamai mon grand numéro de paparazzi. Il m’avait fallu moins d’une heure, constatai-je avec un peu de honte.

À travers le viseur de l’appareil photo, je pus voir de plus près la demoiselle. Je fus un peu surpris. Elle était jolie, certes, jeune, bien faite, avec, oui, un côté rebelle dans son expression : ce petit rictus de défi même sous les assauts amoureux, ces yeux vert vif fendus d’une pupille féline, ce n’était pas du minou apprivoisé, c’était plus que du chien, c’était du fauve — une lionne, voilà ce qu’elle était, avec sa crinière dorée projetée fièrement autour d’elle sur les oreillers. Mais malgré cela, je m’interrogeais : que diable pouvait-il lui trouver, alors qu’il avait le summum, le sommet de la volupté et de la féminité à la maison ? Certains hommes n’étaient vraiment que des animaux, des bêtes sauvages.

Par curiosité, je zoomai un peu plus sur son visage, et la vis me fixer. Surpris, je me reculai, mais non, elle ne m’avait pas aperçu — j’étais caché derrière un buisson. Et surtout, réalisai-je avec un instant de retard, même si je m’étais tenu devant elle, elle ne m’aurait pas remarqué.

Ses pupilles étaient dilatées et perdues dans le vague, le regard ravagé des amateurs d’opiums, les esclaves des fumeries de Pandatown, obligés de s’avilir pour se payer leur prochaine dose, leur prochain trip avec le dragon. Je soupirai, pris encore quelques photos pour être sûr, puis décampai : j’en avais trop vu pour la journée.

Je le vérifiais une fois de plus : rien de bien n’arrive jamais à Pandatown.

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Deux heures plus tard, je déposai les photos développées chez l’avocat que Mme Durant m’avait indiqué, lequel me remit une nouvelle enveloppe de billets « en dédommagement de mes bons et loyaux services ». Je ne me sentais guère loyal, et même franchement plutôt sale, mais je me doutais que l’aigrefin se contenterait d’empocher la liasse si je la lui laissais : mieux valait l’employer pour mes bonnes œuvres.

Je commençai d’ailleurs aussitôt : je m’achetai une bouteille de Jack D. à l’épicerie mexicaine au coin de ma rue, et m’enfermai dans mon bureau pour la siroter, à la lumière trop crue des néons au-dehors.

En me forçant un peu, je pouvais encore humer son parfum, à ma belle Dame sans merci.

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Je fus réveillé aux aurores par des battements furieux contre ma porte.

— Ouvrez ! J’exige que vous m’ouvriez !

Je me frottai les yeux et le museau et regardai la pendule : neuf heures trente du matin. Un peu tôt pour moi, surtout après avoir ingéré — oh mon Dieu — la quasi-totalité d’une bouteille de whiskey à moi seul la veille.

— Je sais que vous êtes à l’intérieur ! Ouvrez-moi ! répéta la voix outragée au-dehors.

— Ça va, ça va, j’arrive.

J’ouvris grand une fenêtre et essayai d’évacuer l’air vicié à l’intérieur (vapeurs d’alcool et chien transi), sans grand succès. Puis je rajustai tant bien que mal mon nœud de cravate (j’aurais tant aimé naître Saint-Bernard, et que ce fût un tonneau d’eau-de-vie) et déverrouillai la porte de mon bureau — qui pivota avec une telle force qu’elle m’aurait cassé le nez si j’en avais eu un.

Oh-oh, réalisai-je en la découvrant, elle, la jeune lionne que j’avais photographiée la veille, et d’une humeur massacrante.

— Lequel êtes-vous, Parker ou Montalban ?

— James Parker n’est malheureusement plus des nôtres…, bredouillai-je machinalement.

— Salaud. Espèce de salaud. Savez-vous ce que vous avez fait ?

— Euh…

Elle me ficha le journal en plein visage, presque en travers de la mâchoire si elle l’avait pu. Je fis un pas en arrière et déchiffrai les gros titres :

SCANDALE AU COMMISSARIAT CENTRAL

La fille du Chef Elliott se prostitue

Démission imposée ce matin

Une nouvelle impulsion dans la lutte contre le proxénétisme

En dessous, sur un tiers de la page, s’étendait une des photos que j’avais prises. Malgré moi, je reconnus que c’était du bon travail, quasi artistique si quelqu’un n’avait pas flouté les parties les plus intéressantes de leur anatomie, rivée en pleine étreinte. Mais il n’y avait aucun doute sur ce qu’ils étaient en train de faire, et un visage était parfaitement visible : le sien, avec son rictus rebelle et ses yeux plongés dans une autre dimension.

— Oh mince, fut la seule chose que je trouvai à dire. Comment avez-vous eu mon adresse ?

— Je connais un journaliste du Herald, il m’a montré votre tampon au dos des photos. Mais ne changez pas le sujet. À cause de vous, le conseil municipal vient de démettre mon père de ses fonctions. Quarante années de service, et il est renvoyé comme un corniaud. Tout ça à cause de vous !

— Euh, c’est aussi un peu de votre faute, me défaussai-je.

Mauvaise idée, réalisai-je presque en même temps.

— De ma faute ? Mais ça n’a rien à voir avec moi, pauvre idiot. Je ne fais ça qu’une fois de temps en temps, avec des clients que je connais de longue date, et seulement pour me payer une dose sans que papa et maman ne l’apprennent. Il n’y avait aucune chance que quiconque s’en aperçoive, aucune, j’avais pris toutes les précautions. Jusqu’à ce que vous y plongiez votre museau. Qui vous a dit où me trouver ?

J’hésitai. En principe, je suis tenu par le secret professionnel, mais je gardais un bon souvenir du Chef Elliott. J’étais vraiment désolé de ce qui lui arrivait par ma faute. Certes, il n’avait pas réussi à faire beaucoup de progrès dans la lutte contre la prostitution et la drogue, mais j’avais été de son côté, je savais à quelles puissances il devait s’opposer. Résister comme il l’avait fait, déjà, c’était un bel exploit.

Et puis il y avait quelque chose d’étrange dans cette affaire. Comment ces photos s’étaient-elles retrouvées en Une du Herald, en aussi peu de temps ? Mme Durant devait avoir de solides contacts. Et sérieusement détester son mari.

— Vous n’avez pas dû prendre assez de précautions. L’épouse de votre client d’hier a soupçonné quelque chose. C’est elle qui m’a engagé.

— Sa femme ? Sa femme ? Mais il est célibataire, pauvre imbécile. Vous n’avez pas vu sa tête ? C’est le genre d’hommes qui ne trouverait jamais personne, même à une assemblée de vieilles filles. C’est une fleur que je lui fais…

Maintenant qu’elle me le faisait remarquer, je reconnaissais que M. Durant n’avait pas été gâté par la nature. Chauve, bedonnant, binoclard, il était la parfaite caricature du comptable soporifique. Ceci dit, certaines femmes étaient attirées par le plan-plan et la sécurité.

— Comment savez-vous qu’il est célibataire ? Il vous a peut-être menti…

— Il vit chez sa mère, imbécile. Je suis allée voir, je me suis présentée comme une témoin de Jéhovah, j’ai même bu un thé avec eux dans leur salon, pendant que le pauvre garçon se trémoussait sur le canapé, ne sachant plus où se mettre ni ce que je venais faire là. Je vérifie mes clients en détail : je ne prends que des habitués, tous célibataires, tous solvables, tous sains. Avec ce Lolcat en liberté, il ne manquerait plus que je tapine sur le trottoir… Alors, qui vous a contacté réellement ?

Je m’assis, me versai une rasade de whiskey et lui en tendis aussi un verre. Elle l’accepta, même si ses yeux bruns luisaient toujours de rage à mon encontre. Étrangement, je me fis la réflexion que si je m’installais un jour, j’espérais que ce serait avec une femme comme elle : une femme sûre d’elle et de ses moyens, qui savait ce qu’elle voulait et comment l’obtenir — mais qui obéissait également à un code moral, celui qui l’amenait aujourd’hui devant moi pour apprendre de qui elle devait obtenir réparation. Dommage qu’elle se droguât… et qu’elle m’ait pris en horreur dès le premier instant.

La chaleur de l’alcool me réveilla un peu et me remit les idées en place. Cette affaire sentait de plus en plus mauvais. Il était clair qu’on m’avait manipulé, ce que je n’apprécie jamais. Et ma meilleure source potentielle d’informations se tenait devant moi, un verre de whiskey à la main.

— Une femme est venue me voir hier, se présentant comme Mme Durant. Grande, mince, brune, féline, le poil platine mais les racines noires. De grands yeux bleus, profonds. Très classe, très riche. Sensuelle en surface, mais très dure si l’on creuse un peu. Ça vous évoque quelqu’un ?

Ses yeux se plissèrent : oui, elle voyait très bien de qui je voulais parler. Alors qui ?

Elle vida son verre d’un trait et le jeta sur mon bureau.

— Merci. Allez au diable, M. Montalban. J’espère ne jamais vous recroiser.

Et elle claqua la porte derrière elle.

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Penaud et confus, je mis quelque temps à me décider quant à la marche à suivre. Pour être franc, je n’avais qu’une seule piste, et cela n’allait clairement pas être la plus facile.

Après un passage chez le fleuriste (où je dépensai en pénitence une bonne partie des gages de la pseudo-Mme Durant), je me rendis jusqu’à l’appartement où j’avais pris les photos, mais personne ne s’y trouvait. Une voisine, une bobtail obèse dont le peignoir fermait mal et donc le pelage était couvert de bigoudis, me toisa de haut, depuis son balcon : avec mon bouquet, elle pensait que j’étais un client. À l’aide de quelques billets, je lui fis avouer que personne n’habitait là. C’était un appartement loué à l’heure par les Triades, à l’intention des travailleurs du sexe et des junkies.

Avec appréhension, je me reportai donc vers ma dernière option. Je repris la voiture, et me dirigeai vers le domicile du Chef Elliott, où j’espérais que je trouverais sa fille.

La famille Elliott vivait près d’Alamo Square, dans une demeure victorienne assez modeste mais pleine de cachet et de dignité. Je cherchais encore comment me présenter, debout sur le perron et mes fleurs à la main, lorsque la porte s’ouvrit sur la silhouette léonine et la crinière blanche du Chef lui-même. Dans le temps, il inspirait la terreur et le respect avec sa haute stature et son uniforme fringant, mais aujourd’hui, devant moi, je n’avais qu’un homme en pantalon de toile, chandail et chemise à carreaux.

— Ah, Montalban. Ce n’était pas à vous que je pensais, mais oui, je comprends ce que Ruiz a voulu faire. Très bien, entrez, ne restez pas planté là.

Interdit, je le suivis à l’intérieur, me demandant de quoi il parlait. Ruiz, de mémoire, était son adjoint, et depuis les événements de ce matin les journaux le désignaient comme Chef par intérim, en attendant la confirmation du conseil municipal.

— Pourquoi avez-vous amené des fleurs ?

— Je, euh… ne voulais pas venir les mains vides, bredouillai-je.

Il haussa les épaules.

— Bah, dans l’état où elle est, je ne pense pas que Martha les remarquera, mais ça ne peut pas faire de mal. Passez à la cuisine, je vais les mettre dans un vase.

À l’étage, je pouvais entendre les sanglots d’une femme plus âgée — Martha, son épouse, présumais-je.

J’avais croisé de temps à autre le Chef depuis mon départ de la police dix ans auparavant, mais il paraissait beaucoup plus vieux et frêle que dans mon souvenir, ou même que dans les photos du Herald, ce matin. Les événements de la nuit lui avaient porté un coup, c’était évident. Parvenu dans la cuisine, il posa le bouquet sur la table, saisit une paire de ciseaux et entreprit d’ouvrir l’emballage et de recouper les tiges, avec plus d’application que la tâche n’en requérait.

— Que vous a expliqué Ruiz ?

— Rien du tout, avouai-je, me demandant à quel moment je devais arrêter d’abuser de ma chance.

— Hmrpf. Oui, j’imagine que cela valait mieux. Enfin bref, voilà pourquoi je vous ai contacté : je veux que vous retrouviez ma fille, Louise.

Je haussai les sourcils.

— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

— Ce matin, vers six heures, juste après avoir reçu l’appel du conseil municipal. J’étais dévasté, je l’ai réveillée pour lui demander des explications. Elle a d’abord nié, puis quand elle a appris ce qui venait de m’arriver, elle s’est habillée, a saisi ses affaires et s’est précipitée dehors. Elle a pris sa voiture et est partie, sans un mot.

Je pouvais reconstituer ses déplacements suivants — au Herald, puis chez moi à neuf heures trente —, mais c’était peut-être un peu plus d’informations que je n’étais prêt à partager.

— Avez-vous une idée d’où elle aurait pu aller ?

Il secoua la tête.

— Non. Depuis des années, nous soupçonnions qu’elle se droguait sans nous le dire, mais nous n’aurions jamais imaginé qu’elle irait jusque-là. En fait, il y a quelques années, nous avions exigé qu’elle revienne s’installer chez nous bien qu’elle soit majeure, et nous avons strictement encadré ses ressources, pour éviter qu’elle ne les dépense en opium. Mais elle a été plus rusée que nous… Peut-être aurions-nous dû faire autrement. L’écouter, ou l’envoyer en cure quelque part ? Mais les hôpitaux sont tellement durs et froids. Peut-être avons-nous raté quelque chose dans son éducation…

Il se tenait soudain voûté comme un vieillard, accablé par les années et par les tracas. Ce n’était plus le Chef que je connaissais, mais un homme brisé, rompu d’avoir été inflexible comme un mât de chêne dans la tempête lorsqu’il aurait fallu être souple et pliable comme le roseau. Quelque part, je soupçonnais que c’était à cause de sa dureté et de son intransigeance que sa fille avait appris à être si rouée.

J’étais plus que gêné, non seulement d’assister à la douleur d’un père, mais de voir un leader, un chef réduit ainsi à l’impuissance et à l’abattement. Néanmoins l’heure tournait, et je n’avais aucune bonne raison de rester là. Je posai donc ma main sur son épaule et répétai ma question :

— Savez-vous si elle a un autre point de chute ? Un ami, une connaissance, un repaire quelque part ? Un endroit où elle se rend à l’occasion ?

Il sécha ses larmes et réfléchit un instant.

— Non. Elle ne nous a jamais rien dit. Tout ce que je sais, d’après le dossier que les Mœurs ont transmis au conseil municipal ce matin, c’est qu’elle trouvait ses clients par le réseau de Madame Jeanne. Apparemment, les Mœurs la connaissaient depuis un bout de temps, mais ils ne m’en ont jamais parlé, jamais ! Et maintenant j’ai l’air soit d’un idiot, soit d’avoir couvert cette histoire pendant des années. Ah, j’enrage…

Il envoya valser le vase, qui explosa en mille morceaux contre la machine à laver. En haut, les gémissements reprirent de plus belle. Il rugit, puis s’affaissa de nouveau. Après un instant, il s’agenouilla en silence et entreprit de ramasser les morceaux par terre. Je voulus l’aider, mais il m’arrêta d’un geste.

— Non, laissez, c’est de ma faute. Vous, allez plutôt retrouver ma fille. Faites tout ce qu’il faudra — Ruiz vous couvrira si besoin.

J’opinai, pas totalement convaincu que sa promesse tiendrait pour moi, et les abandonnai à leur tristesse.

#

De piste unique en piste unique, je m’aventurais de plus en plus en terrain dangereux, à des altitudes que mon plan-plan quotidien (mon bi-plan, pourrait-on dire) n’aurait jamais dû me permettre d’atteindre. Et je n’aimais guère respirer cette atmosphère raréfiée : je savais qu’à tout moment, je risquais l’asphyxie ou le décrochage en piqué.

La vision de moi-même dans le ciel, en vieux coucou, les bajoues tremblotant à cause de la vitesse m’arracha un grincement narquois. J’ouvris la fenêtre de la voiture, laissai l’air de la Baie me réveiller un peu en sifflant contre mes gencives.

Je retournais vers Pandatown, malgré moi, malgré mes pressentiments. L’ex-Chef Elliott avait évoqué les réseaux de Mme Jeanne, et d’expérience il valait toujours mieux parler au Bon Dieu qu’à ses saints — surtout si pendant au moins quelques instants je pouvais me prévaloir de l’appui du nouveau Chef Ruiz.

Je n’avais jamais vu Madame Jeanne, mais qui à San Francisco ne connaissait pas sa réputation ? Son père, Gaston Sampierre, était un immigrant français arrivé du temps de la dernière ruée vers l’or, à la fin du siècle. Agile et rusé comme le chat de gouttière qu’il était, il avait très vite compris que les seuls à s’enrichir n’étaient pas les orpailleurs mais ceux qui les approvisionnaient ; or ni l’épicerie ni la quincaillerie ne l’intéressaient.

En quelques décennies, il était devenu le roi incontesté de la prostitution et de la drogue à travers la Baie.

Sur le tard (vers quatre-vingts ans ou plus, disaient certains), il s’était enfin soucié d’assurer sa succession et avait épousé l’une de ses filles de joie, une beauté venue du fond de l’Orient. Elle lui avait donné deux filles, deux jumelles, puis un fils qu’il aurait voulu voir reprendre le flambeau, mais qui s’était révélé n’être qu’un bon à rien, surtout attiré par le cinéma. À seize ou dix-sept ans, il avait déguerpi pour tenter sa chance plus au sud, à Hollywood. Personne, à ma connaissance, n’avait plus entendu parler de lui, mais peut-être avait-il changé de nom, qui sait.

Quoi qu’il en soit, les deux jumelles s’étaient montrées plus que capables de prendre la relève. À la mort du vieux Sampierre à l’âge de cent dix ans, un peu après que j’eus quitté la police, elles avaient repris son empire, réussissant même à repousser quelques putsch avortés, de lieutenants un peu trop sûrs d’eux. On en avait repêché quelques-uns dans la Baie, de moins en moins souvent avec les années : ils avaient fini par comprendre que les jumelles n’étaient en rien plus tendres que leur paternel.

Un autre fait à mettre à leur crédit, c’est qu’elles avaient réussi à se tenir à l’écart des journaux. Ce que je savais, je le tenais de discussions avec mes anciens collègues. Mais autant la face ridée et cabossée du vieux Sampierre pouvait parfois déparer les pages Faits Divers, autant je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu une photo de ses filles.

En même temps, si elles lui ressemblaient, je n’y tenais pas trop.

Mais aujourd’hui il le fallait : je n’avais qu’une seule piste, et c’était Madame Jeanne. Madame Jeanne Sampierre.

Je savais qu’elle vivait au-dessus de l’un de ses établissements les plus huppés, le Pink Dragon, au cœur de Pandatown. La question, c’est si j’allais pouvoir arriver jusqu’à elle.

Le videur à l’entrée, un orang-outang roux comme un Irlandais jeta un seul coup d’œil à mon costume et mes chaussures et commença à secouer la tête :

— Club privé, Monsieur, seuls les membres peuvent monter.

— Je suis de la police, crâne d’œuf, c’est le Chef Ruiz qui m’envoie. Je dois parler à Jeanne. Capisce ?

En vue de ce genre de situations, je m’étais fait faire une copie de mon ancien badge quelques années auparavant : théoriquement interdit, mais je ne l’employais qu’à bon escient. Je le laissai voir au primate, qui fit la moue mais finit par s’écarter.

— Premier étage. Annoncez-vous à la réception et attendez. Pas d’embrouille ou ça ira mal.

— Pas de souci.

Je gravis les marches et pénétrai dans un autre univers. Le bâtiment, edwardien au-dehors, avait été intégralement recouvert de soie, de boiseries laquées et de dorures à l’intérieur, qui semblaient avaler les sons et la lumière des lampions accrochés aux murs. Un lourd parfum d’encens flottait dans l’air, qui n’arrivait toutefois pas à masquer les relents d’alcool, de stupre, et (j’avais été flic assez longtemps pour le reconnaître) bien sûr d’opium, tout autour.

La réception était un petit salon du même style, meublé de quelques fauteuils turquoise ou céladon et d’un bureau derrière lequel trônait une antique mama-san, une Shar Pei dont l’épais maquillage n’arrivait pas à masquer la profondeur et le nombre de rides. Elle me regarda grimper les dernières marches, l’air mauvais, ses babines retroussées laissant voir des crocs jaunis.

— C’est pour quoi ?

— Police, je viens discuter avec Madame Jeanne.

— Je ne connais pas de Madame Jeanne.

— Oh voyons. C’est le Chef Ruiz qui m’envoie. Il faut que je lui parle, c’est important.

Je montrai mon faux badge sous ma veste, et elle hésita un instant. Puis elle décrocha son téléphone et aboya quelques mots.

J’attendis un moment sans qu’elle me propose de m’asseoir, puis un autre garde, un Rottweiler jeune et musclé, dangereux, fit son entrée et m’invita à le suivre. Il ouvrit une porte dérobée qui dévoila un escalier en colimaçon, mal éclairé et se perdant dans les hauteurs.

— Par là ?

Il acquiesça, l’œil mauvais.

Avec un soupir, je m’engageai devant lui et montai de deux étages. Je débouchai sur un grand salon, décoré bien plus sombrement : une bibliothèque, des toiles de maître aux murs, une cheminée éteinte, une table basse…

Et dans un canapé, Elle. Ma Dame.

— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? demanda-t-elle sans détour.

Interdit, je la détaillai, cherchant à comprendre. C’était bien elle, la séduisante siamoise qui m’avait rendu visite la veille, se faisant passer pour l’épouse de l’insipide M. Durant. Du bout de ses pattes jusqu’à la pointe de ses oreilles, c’était bien elle, semblable en tout point…

Et pourtant quelque chose était différent. Déjà, le fait qu’elle ne me reconnaisse pas — quoiqu’elle aurait pu faire semblant. Mais surtout, autre chose, que je n’arrivais pas à préciser…

Son parfum.

C’était évident, maintenant que je le remarquais. Ma visiteuse de la veille portait une fragrance beaucoup plus capiteuse, plus puissante, presque toxique ; et en dessous ma pourtant bien faible truffe avait pu détecter une odeur déplaisante, dangereuse, que je n’avais pas identifiée.

Celle qui se tenait aujourd’hui devant moi sentait autre chose. Son parfum, déjà, était beaucoup plus subtil — tout aussi apte à faire tourner les têtes, mais pas de la même manière : en les accompagnant, en les guidant vers des endroits obscurs plutôt qu’en les hypnotisant comme un python. Et en dessous, je percevais maintenant par son absence ce qui m’avait inconsciemment dérangé la veille.

La Dame d’hier sentait le froid et du dédain.

Celle d’aujourd’hui respirait… la chaleur. Et la manipulation, bien sûr, mais de façon plus humaine, plus respectueuse, un peu.

Cette odeur sous-jacente, ce fumet, elles n’auraient pas pu le changer. C’était elles, leur vrai parfum, celui de leur personnalité. Et en face de moi, je n’avais pas la Dame d’hier, mais quelqu’un d’autre.

En toute logique : sa sœur jumelle.

— Je suis Jack Montalban, mais vous pouvez m’appeler Mutt. Et vous êtes, je suppose, Jeanne Sampierre.

Elle acquiesça.

— On me dit que vous venez de la part du Chef Ruiz. Que veut-il ? J’espère que c’est pour mettre un terme à cette crise — cinq de mes maisons ont été visitées et fermées par la police ce matin, depuis que toute cette affaire a éclaté. Je suis désolée, mais qu’est-ce que je peux y faire si la fille d’Elliott est une droguée ? J’ai tenté de la protéger autant que j’ai pu. Ce sont mes hommes qui lui procuraient ses doses. Ce n’est évidemment pas moi qui ai parlé aux journaux.

J’essayai mon plus beau sourire — mais avec une face de dogue, le charme n’a jamais été mon fort.

— En réalité, je suis envoyé par le Chef Elliott. Sa fille a disparu, je me demandais si vous saviez où elle pouvait être.

Elle leva les mains au ciel et se détourna, secouant la tête.

— Je ne veux plus rien avoir à faire avec cette idiote. Elle est venue ce matin m’accuser de les avoir vendus aux journaux, elle et son père. J’ai eu beau lui dire que je n’y étais pour rien, elle a continué à m’insulter jusqu’à ce que j’ordonne à un de mes hommes de la faire sortir. Elle a désormais interdiction d’approcher le moindre de mes établissements — et tant pis pour elle, bon débarras.

Je me frottai la tête, de déception. Louise Elliott, si prompte à me traiter d’imbécile, comment avais-tu pu te méprendre à ce point ?

— Je crois que je sais ce qui s’est passé, expliquai-je. Quelqu’un est bien venu me voir hier pour me demander de prendre ces photos, quelqu’un qui vous ressemblait. Mais ce n’était pas vous : c’était votre sœur. Claire, c’est ça ?

Ses yeux se plissèrent.

— Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ? C’est idiot…

— Sauf si par hasard votre jumelle avait manifesté l’envie de concurrencer vos activités dans la prostitution, dernièrement ?

Sa réaction fut toute la confirmation dont j’avais besoin. Je poursuivis donc :

— En envoyant ces photos au Herald, elle a forcé la police à cesser de tolérer vos établissements. Ils vont les fermer les uns après les autres, voire vous arrêter… Et là, lorsque les choses se seront un peu calmées, le champ sera libre pour elle. Elle veut reconstituer l’empire de votre père…

Elle grondait déjà depuis quelques instants, mais mon explication acheva de la mettre en rage. Elle bondit sur ses longues pattes et lacéra le canapé en miaulant, encore et encore jusqu’à ce qu’il vomisse son rembourrage. J’avais subitement beaucoup moins envie de me laisser guider par elle dans un coin obscur.

— La salope ! Nous avions pourtant un arrangement. Papa nous avait fait jurer de respecter la séparation !

— Mais ça ne vous empêche pas de vendre de l’opium ici, et elle de gérer quelques activités de prostitution.

— Oui, mais nous ne faisons que répondre à la demande des clients, et ça ne devait pas dépasser certaines limites. S’ils viennent au bordel et veulent fumer de l’opium, je ne vais pas dire non. S’ils vont à la fumerie et veulent une fille, Claire non plus. Mais nous n’étions pas censées nous marcher sur les pieds l’une l’autre !

Elle éventra un coussin de soie. Personnellement, je songeais que c’était voué à arriver un jour ou l’autre, mais je n’avais aucune envie de la mettre davantage en colère. Et puis surtout, j’avais d’autres chats à fouetter.

— On ne peut pas laisser ça passer, pas sans combattre. Gregor, Octavio : dites à tous vos hommes de se préparer. Pour chacun des bordels que la police a fermés, nous allons saccager une de ses fumeries.

Je sentis que c’était le moment pour moi de tirer ma révérence.

— Euh, pour en revenir à nos moutons, vous n’avez aucune idée d’où je pourrais trouver Louise Elliott ?

— Pour ce que j’en sais, elle pourrait bien être fourrée dans une des fumeries de Claire — cette petite était tellement camée qu’il va bientôt lui falloir sa dose, et ce n’est pas moi qui vais la lui fournir.

– En ce cas, je vais m’éclipser et vous laisser à vos affaires…

Elle planta son regard dans le mien.

— Parce qu’après ce que je viens de dire, vous croyez que je vais vous laisser prévenir Claire que nous arrivons ? Non : vous, vous restez ici jusqu’à ce que ce soit terminé. Gregor, enferme-le.

Le Rottweiler me tomba sur le poil avant que je puisse saisir mon pistolet sous ma veste. D’un geste expert, il me tordit le bras et me plaqua contre le mur, couinant de douleur.

— À la niche, le limier.

Puis un objet lourd s’abattit sur mon crâne, et je perdis connaissance.

#

Je me réveillai avec un horrible mal de crâne et un œuf de poule sur la tête. J’étais dans une chambre dépouillée de toute décoration hormis un pauvre lit et une bassine, et j’avais dû donner une si piètre impression de moi à Gregor, ce roquet, qu’il ne s’était même pas donné la peine de me ligoter. En même temps, je m’étais présenté comme policier en exercice, et m’attacher aurait pu vraiment leur coûter très cher : mieux valait tenter de prétendre que je m’étais cogné en glissant, et qu’ils m’avait mis dans une chambre le temps que je reprenne mes esprits, puis pour me protéger quand la situation avait dégénéré. Au final, ça ne changeait pas grand-chose : lorsque j’essayai de tourner la poignée, j’eus la confirmation que j’étais bel et bien enfermé.

Je tentai la persuasion :

— Grigor ? Madame Jeanne ? Vous êtes là ?

Une autre voix me parvint de l’autre côté de la porte, celle de la Shar Pei de l’entrée :

— Tout le monde est parti. C’est dangereux pour vous dehors, il ne faut pas sortir !

— C’est pour vous que c’est dangereux, vous avez enfermé un policier, vous risquez gros !

— Vous avez glissé et vous vous êtes cogné la tête ! Il faut vous reposer !

Mais bien sûr.

— Ouvrez cette porte !

— Reposez-vous ! Ça ira mieux bientôt, vous verrez !

Très bien, il était temps d’utiliser ma botte secrète. Après avoir fait craquer mes jointures, je me postai devant la porte et me mis à la gratter à toute allure avec mes griffes.

— Mais qu’est-ce que vous fabriquez ? demanda la voix de l’autre côté.

Je continuai : grattgrattgrattgrattgrattgrattgrattgratt grattgrattgrattgrattgrattgrattgrattgrattgrattgrattgratt…

— Mais arrêtez, vous allez tout abimer !

Grattgrattgrattgrattgrattgrattgrattgrattgrattgratt…

— Arrêtez, bon sang !

Comme je l’espérai, elle déverrouilla la porte. D’un geste, je lançai ma balle en caoutchouc contre le mur opposé, qui lui rebondit sur le crâne et la fit tanguer ; puis d’un autre je saisis son fusil et le retournai vers elle :

— Je crains que vous n’ayez une commotion cérébrale, à cause de cette balle. Je pense que vous devriez vous allonger.

Je l’enfermai à double tour, ramassai ma balle et me précipitai vers la sortie, le fusil toujours sous le bras.

#

Dans la rue, mon poil se dressa tant l’atmosphère était électrique. Il n’y avait plus un chat dehors, et au loin, là où se concentraient les fumeries d’opium, j’entendais des cris et des sirènes d’alarme. Une odeur de fumée, également : j’espérai ne pas arriver trop tard. Combien de temps étais-je demeuré inconscient ?

Je me précipitai à travers les rues désertes, évitant celles où je pouvais voir que les forces de l’ordre s’étaient massées — se gardant bien d’intervenir, d’ailleurs : Ruiz avait dû comprendre que plus il attendait, plus il laissait les hommes de Claire et ceux de Jeanne s’affronter, et moins il trouverait de résistance au final.

Je finis par apercevoir une ruelle non barricadée, et débouchai dans un pandémonium, une vraie arène.

Tout autour de moi, des voitures criblées de balles achevaient de se consumer dans un nuage de fumée âcre. Les vitrines étaient brisées, les restaurants de bambou dévastés, leurs tables, leurs chaises et même leurs stocks de nourriture répandus sur le trottoir et la chaussée. D’une blanchisserie éventrée s’élevait une colonne de vapeur, irréelle. Les combats ici étaient terminés, mais des coups de feu retentissaient tout proches, juste au coin de la rue.

J’avisai la porte d’une fumerie, en bas d’une volée de marches. Quelqu’un l’avait couverte d’essence et incendiée, mais elle semblait avoir résisté. C’était un aussi bon point de départ qu’un autre. Je dévalai l’escalier et frappai, de la crosse de mon fusil.

— Dégagez ou je tire ! me répondit une voix à l’intérieur.

— Je ne veux pas vous faire de mal. Je cherche seulement une fille.

— Il n’y a pas de fille ici ! Foutez le camp !

Je glissai un billet sous la porte.

— C’est la fille du chef de la police. Elle était dans le journal ce matin.

Après une seconde d’hésitation, le billet disparut, et un judas s’entrouvrit d’abord sur un canon, puis lorsqu’il m’eut vu poser mon arme, sur les deux yeux noirs d’un panda un peu âgé, à l’accent un peu marqué.

— Elle n’est pas venue ici. Mais on nous a demandé de l’emmener à Elm Street si elle passait.

— Elm Street ?

— Les bâtiments abandonnés là-bas. Consigne de Madame Claire. Je ne veux pas de problèmes avec la police, je n’ai rien à voir avec tout ça, mais si elle ordonne quelque chose, moi je ne peux qu’obéir. J’ai une famille à nourrir.

Je jetai un regard dans la direction qu’il m’indiquait : par chance, ce n’était pas de là que provenaient les coups de feu.

— Merci, répondis-je en escaladant les marches quatre à quatre.

J’avais un mauvais pressentiment sur cette affaire, un très mauvais pressentiment, et j’espérais que Claire ne voulait que capturer Louise, l’utiliser comme monnaie d’échange dans ses négociations avec la police. Mais un autre scénario se formait dans mon esprit, beaucoup plus sombre…

J’atteignis Elm Street, une rue résidentielle à l’arrière des artères commerçantes de Pandatown. Numéro après numéro, chacune des maisons ici semblait abandonnée, murée et promise à la démolition. Je me demandais comment j’allais pouvoir retrouver Louise quand je découvris un porche entrouvert donnant sur des bâtiments non condamnés. Je me précipitai à l’intérieur… et entendis trop tard les pas derrière moi.

— Bonjour, Montalban, c’est ça ? Ça fait depuis ce matin que je cherche celui qui se fait passer pour moi. Lâche ton arme.

Je fis ce qu’il ordonnait, levai les bras puis me tournai vers lui, lentement.

C’était un jeune renard à l’air rusé, un badge d’inspecteur négligemment accroché à la ceinture, comme le mien — mais sans doute vrai, celui-là, à en juger par le Smith & Wesson qu’il pointait sur moi, le modèle standard fourni par la police de nos jours. J’avais dû rendre le mien quand j’avais posé ma démission.

— Du calme, fiston. Je viens pour la même chose que toi : je veux retrouver la fille, et la ramener à son père.

Il ricana.

— Oui, mais c’est là que le bât blesse, l’ami. Parce que je n’ai aucune envie de la retrouver.

Je dus froncer les sourcils un peu fort car il éclata de rire devant mon expression.

— Vous avez vu ce qu’il se passe, dehors ? C’est la guerre entre les deux sœurs.

— Oui, mais la petite n’a rien à faire avec ça, elle n’a été qu’un pion dans cette partie.

— Un pion, oui — mais elle n’a pas fini de jouer. Claire a d’autres plans pour elle, elle me l’a dit.

Ce fut à mon tour de ricaner.

— Elle te l’a dit ? Tu es dans ses petits papiers ? Tu en as, de la chance. À moi aussi, elle m’a dit des choses hier. Et aujourd’hui, j’ai découvert qu’elle m’avait menti sur toute la ligne. C’est une manipulatrice, elle ne s’intéresse aux gens que tant qu’ils ont une utilité pour elle. Si demain tu n’en as plus, elle te jettera comme un mouchoir sale. Si c’est cela qui t’amuse, tant mieux — mais ici il y a une jeune fille qui n’a rien demandé. Alors range cette arme, et allons la chercher avant qu’il n’arrive quelque chose.

— Je ne crois pas, non. Claire la garde au cas où Ruiz soit tenté de se tourner contre elle aussi, en plus de Jeanne. Et elle prépare aussi un autre argument-choc, au cas où il n’ait plus le courage de s’attaquer à sa sœur.

— Quel genre d’argument ?

— Déjà entendu parler du porno panda ? C’est vraiment un truc malsain, mec. Ils allaient commencer à filmer ce matin, mais avec ce qu’il se passe dehors, ils sont tous été appelés par Claire en renfort. Il ne reste que le caméraman, il a dit qu’il voulait vérifier la luminosité…

Je n’écoutais même plus, mon sang n’avait fait qu’un tour. Sans réfléchir à l’arme braquée sur moi, je la poussai de côté et me jetai sur la petite ordure, lui lançant un coup de boule. L’avantage d’avoir une face renfrognée et cabossée comme la mienne, c’est qu’on craint moins de l’abimer. J’y mis tout ce que j’avais, et il valdingua en arrière. Sous le choc, son doigt pressa la détente, mais je n’y prêtai pas attention. J’étais trop occupé à planter mes crocs dans son bras, le forcer à lâcher son pistolet, le frapper des mes poings, mes pieds et mes genoux pour qu’il s’immobilise par terre.

Il se débattit mais un nouveau coup de tête l’assomma pour de bon, et je pus lui voler son Smith et Wesson. Après l’avoir attaché avec ses propres menottes à une canalisation, je me précipitai vers la maison, défonçant une porte après l’autre.

Le caméraman ne m’entendit même pas arriver, trop absorbé par son œuvre. Sans doute avait-il oublié tout scrupule, perdu toutes ses inhibitions quand les autres l’avaient laissé seul avec la fille ; mais ça n’excusait rien, ça n’excusait pas… ça. Dès que je découvris ce qu’il avait fait, je vidai mon arme sur lui, à bout portant, jusqu’à ce que son visage ne soit plus qu’une pulpe sanglante et que la gâchette fasse clic, clic, clic, clic sous la pression de mon doigt, le chargeur complètement à sec, comme mon esprit, incapable d’accepter ce que je voyais autour de lui.

Sa tête avant que je tire, son pelage — c’était bien le frère de Claire et Jeanne, « l’artiste », celui qui était parti tenter sa chance à Hollywood.

Et qui visiblement, avait dû rentrer à San Francisco depuis deux ans, d’après les « œuvres » qu’il laissait de çà et là dans les chambres de passe de la ville.

Lâchant mon arme, je me laissai tomber à genoux près de la tête de Louise, les lèvres tranchées par le Lolcat, et fermai ses yeux exorbités par la terreur d’un geste doux et atterré.

J’étais arrivé trop tard. J’avais échoué. Et si je ne m’étais pas fait berner par Claire la veille, elle aurait sans doute encore été en vie aujourd’hui.

Rien de bon n’arrive jamais à Pandatown.

Je me recueillis un instant à la mémoire de la jeune lionne déglinguée avant l’heure par la drogue et les salauds, puis je sortis et rechargeai le Smith & Wesson avec les munitions trouvées dans les poches du renard. Je ramassai aussi mon fusil, puis pris la direction de la rue, des coups de feu, de la bataille.

Rien de bon n’arrive jamais à Pandatown, mais si je pouvais approcher de Claire, je pourrais peut-être faire mentir le dicton aujourd’hui.

FIN

Bali, carnet de voyage

•19 April 2014 • Leave a Comment

Ogun

À Bali, j’ai parfois l’impression qu’où que le regard se pose, il y a quelque chose de beau à découvrir: un temple aux arêtes de basalte figurant des flammes, une statue d’Hanuman (le dieu-singe) ou de Ganesh (le dieu-éléphant) gardant l’entrée d’un temple ou d’un bâtiment officiel, une rizière aux niveaux manucurés comme dans un film hollywoodien, une maison bâtie comme un palais en bordure de route… On dirait qu’il n’y a pas une ville, pas un village aussi paumé soit-il qui n’ait pas quelque chose de joli à découvrir. Jusqu’à des petits détails sans doute futiles mais qui s’avèrent cruciaux: une fresque hindoue gravée au bâton dans un mur pendant que le béton était encore humide, des asuras (démons) et des dévas (dieux) gardant le moindre pont, quelle que soit sa taille… Jusqu’aux petits paquets de feuilles de bananiers pliées, remplis de riz, de fleurs et de bâtonnets d’encens que les habitants déposent tous les matins à même le sol, dans la rue devant chez eux, en offrande aux dieux et à la bonne fortune. C’est un état d’esprit, mais ça révèle à quel point la beauté ne devrait pas être un luxe — plutôt un luxe nécessaire…

Fish Sauce, Another Hong Kong

•29 March 2014 • 1 Comment

Another-Hong-Kong-Final-Big-170x272

I’m very happy to announce that my short story Fish Sauce has been published in the Hong Kong Writers Circle’s 2014 anthology, Another Hong Kong, an exploration of what the great city could be, could have been, could become, several dozen different and original point of views.

Among the stories I recommend to you in the anthology, please do check Stewart McKay‘s One Hundred Moons Over Sea-View, a post-apocalyptic story in sea-drowned HK; and Peter HumphreysThe Parachutist, about a strange war of memory projections in the sky of the city; and many other stories and poems of all genres and sizes.

My big personal thanks to Simon Berry, Katrina Hamlin, Kate Hawkins, Peter Humphreys and SCC Overton for editing this anthology.

 

As for Fish Sauce — it’s a short exploration of what Hong Kong could have been, if it had been founded not by the British in the 19th century, but by the Romans in the 5th — an alternate History, if you will. It was born from the discovery several years ago that the Romans actually ate (and loved) fish sauce, called “garum” and brewed all around the Mediterranean, but especially in Hispania (Spain). For some reason, their medieval descendants were not too keen on the stuff and rather promptly forgot about it (and about umami), while it remained a staple of several Asian cuisines.

Another thing I knew was the fact that Ancient Rome knew about China — and actually had a big problem of trade deficit with the country: as it happens, Roman aristocratic ladies were very fond of silk, whose fabrication process was kept secret (it would take several more centuries for silk worms to be brought to Europe). Meanwhile, Rome struggled to find anything to sell to the Seres or Sinae (as the Chinese were called by them), and ended up sending massive amounts of gold Eastward on the Silk Road, over the course of five or six centuries, maybe more. It is very amusing to see the echoes of Pliny the Elder or Seneca in modern Western diatribes against China’s trade preeminence, two millenia on…

With these premises, I thought it would be interesting to compare Ancient Roman and Chinese societies — I sometimes got the feeling that there were some very interesting similarities, in some ways… Something maybe to explore in more detail in a future story.

The beginning of the story, to whet your appetite?

 

The final part of the journey proved almost as tumultuous as the Erythrean Sea. The dromon rolled and pitched violently in the water, its beams creaking ominously as it fought a powerful cross-current–that of the large estuary they were crossing.

“The tide is falling,” commented the pilot when he noticed his frown. “Nothing to be afraid of.”

Flavius nodded, not completely convinced, though the Greek had steered them safely all the way from Egypt.

“We will soon be arriving,” he added. “See that chain of islands in front of us? This is the colony.”

Flavius stood up and moved, with difficulty, to a better vantage point on the boat’s deck. So this was it: the end of a twelve-month journey, and the whole point of his mission.

And what an important mission it was… Ha!

It had been a long time coming. Five centuries earlier, Pliny had already been fuming against Sinae silk, arguing that noble Roman women spent more on it than on offerings to the Gods. With time, the craze had only grown–but Rome seemed unable to sell anything to the Sinae in exchange. As a consequence, millions of gold solidi left the Empire every year, creating a tremendous strain on the already tight imperial finances.

This was why, two years ago, the Emperor, Theodosius the Second, had charged one of the Senate’s most revered members to head a trade delegation to distant Sina. His appointee couldn’t have been more experienced: Senator Numicius had presided over countless such embassies.

Yet Flavius wondered. For one, Numicius was an oddity among Senators: a century after Constantine’s conversion, he was one of the last patricians to keep to the old Gods. For the Christian emperor, this was an embarrassment. Sending him on a gilded mission to the other side of the world seemed too convenient to be honest.

In addition, Theodosius had given him a large military escort, officially to ward pirates off. But five ships, and five hundred men? With general Hathus at their helm, a known hawk with a reputation for brashness? This was like giving dice to a gambler.

Flavius’ suspicions were confirmed one year later, when word came that Numicius had drowned on route. Worse, instead of heading to the Sinae capital, Hathus had invaded one of their islands, and was now requesting reinforcement.

So when Theodosius’ summons arrived at his home in Constantinople, dread fell on Flavius’ shoulders, but he wasn’t surprised.

The Emperor could have chosen someone else. There were plenty of other senators with more diplomatic experience. Yet Theodosius had selected Flavius, another Pagan, to go and investigate. This was too much of a coincidence.

But there was more to tradition than just the ancient Gods. There was also duty, and obedience.

And so, leaving his wife and children, Flavius did what he had to do.

One year, the crossing had taken. And it would take exactly as long to return–assuming they once again survived the storms of the Erythrean Sea. Flavius couldn’t wait…

 

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Writing on experience / Écrire sur le vécu

•1 March 2014 • 11 Comments

[Version française plus bas.]

A few days ago, one friend asked the members of our common critique group the following question about writing:

Recently, I have heard a lot of people saying that writers should write about their experience or base their stories on their life experience, and I am wondering if this is true. Judging from what I have seen, most agents / readers / publishers rarely show any interest in a writer’s experience. I have read interviews of Stephen King and George R. R. Martin and everyone seemed only interested in their stories (99% of the questions people asked GRRM revolves around the plot of a Song of Ice and Fire. Nobody actually seems to care about what GRRM is actually feeling about writing or experiencing.) 

So I would like to ask: in your opinion, how often do people (fellow writers / agents / publishers / readers) actually show any sign of caring about your experience/feeling/personal details? I am just curious. Thanks.

There is some truth to this observation: if 100 people asked questions to George R. R. Martin, I am pretty sure most would focus on what is going to happen next to this or that character (Arya, Tyrion…), or try to elucidate some obscure twist of the plot. (One of my friends once re-read Robert Jordan’s entire Wheel of Time series several times over, just to get a better understanding of the implications of the murders in Tar Valon’s White Tower. I can only admire his focus…)

This said, I actually do believe that life experience is vital (no pun intended) for a writer, and I think people (agents, publishers, other writers, and readers too, even if they are not necessarily aware of it) do care about it.

I think we write best about what we know.

For example, let’s assume I want to write a story about starship propulsion, something I don’t know the first thing about. I can go about it in two ways:

  • I can read as much as I can, on the various types of propulsion (chemical, ion-based, solar sails, etc.), determine which one is the most relevant to my story, then continue to read about it until I feel comfortable enough talking about it.
  • Or I can simply bulls**t imagine my way through, Star Trek-style, and hope that no one will notice or care.

In practice, I am not a propulsion specialist, so even after reading a lot (my preferred strategy), I’ll still have to bulls**t imagine a little around the edges. But most readers won’t mind, because most are not propulsion specialists either. So long as I don’t cheat them (e.g. by suddenly allowing the ship to go much faster than it should, based on the explanations I provided earlier in the story), it is probably going to be okay (or so I hope) (pretty please). And if some readers are propulsion specialists and find inaccuracies in the story — hopefully there won’t be so many that they stop reading. They may even point out my mistakes, which would be good.

Now the funny thing is that, in my humble opinion, what makes a story great is not technical accuracy. Neither is it descriptions, attire, historical exactitude or typographical excellence (although the lack of these elements may drive the readers off).

What make a story great, in my limited experience (mostly as a reader), is characters.

What interests people is how a character solves a certain problem. More specifically, how a certain character, with certain characteristics the reader can identify with (positively or negatively), reacts when exposed to that problem. People (I think) want to imagine they are in the character’s place, imagine they try the same solutions, and experience the consequences, good or bad. (I may be mistaken, but that sounds suspiciously like Aristotle’s catharsis theory.)

And this is the core of the problem: to talk about how people react in certain situations, one can try to bulls**t imagine one’s way through… but contrary to starship propulsion, everyone is a specialist about human reactions. Hence if the writer strays too much, talks about things he hasn’t the faintest idea, the reader is going to notice, and drop the story.

To talk about people — to create stories –, one needs to know about people.

Or so I think, based on my limited experience. I may be wrong –I most certainly am wrong–, but this is the current state of my thinking, the things I tinker with right now. Next year, I could have a completely different point of view, and play with something else; but at least I will have learned something from this experiment. ;)

And you, what is your opinion?

#

Il y a quelques jours, un ami a envoyé à notre groupe de critique commun la question suivante :

Ces derniers temps, j’ai entendu beaucoup de personnes dire qu’un écrivain devrait baser ses histoires sur ce qu’il a vécu, et je me demande si c’est vrai. Dans mon expérience, la plupart des agents, lecteurs et éditeurs n’ont que peu d’intérêt pour ce qu’un écrivain a pu connaître. J’ai lu des interviews de Stephen King et de George R. R. Martin, et tout le monde semblait n’être intéressé que par leurs histoires (99% des questions à GRRM tournaient autour de l’intrigue du Trône de Fer. Personne ne lui demandait rien sur ce qu’il ressentait ni ce qu’il avait vécu.) 

J’aimerais donc vous demander : selon vous, les autres (écrivains, agents, éditeurs, lecteurs) s’intéressent-ils vraiment à ce que vous avez vécu, ressenti et expérimenté ? Merci.

Son constat n’est pas faux : sur 100 questions posées à George R. R. Martin, la plupart concernent probablement un personnage (Arya, Tyrion…) ou un point de l’intrigue. (Un de mes amis a ainsi plusieurs fois relu tout le cycle de La Roue du Temps de Robert Jordan pour comprendre toutes les implications des meurtres d’Aes Sedai à Tar Valon. J’ai bien aimé le cycle, mais je ne sais pas si j’aurais ce courage…)

Ceci dit, je crois que le vécu est crucial pour un écrivain, et je pense que la plupart des gens (agents, éditeurs, les autres écrivains, et les lecteurs eux aussi, même s’ils ne s’en rendent pas forcément compte) y font attention.

Je pense qu’il est extrêmement difficile d’écrire sur quelque chose que l’on ne connaît pas.

Par exemple, supposons que je veuille écrire une histoire qui tourne autour du système de propulsion d’un vaisseau spatial, un domaine auquel je ne connais rien. Je peux procéder de deux façons :

  • Je peux essayer de me documenter au maximum sur les différents systèmes possibles (chimique, ionique, voiles solaires…), déterminer lequel est le plus adapté à mon histoire, et continuer à creuser  jusqu’à me sentir assez calé pour rédiger mon histoire.
  • Ou alors, je peux simplement baratiner imaginer quelque chose de complètement différent, sans trop rentrer dans les détails, à la Star Trek, et espérer que personne n’y prêtera attention.

Dans la pratique, je ne suis pas un spécialiste de la propulsion, donc même après m’être documenté sur le sujet (ma stratégie préférée), il est probable que je doive quand même baratiner improviser un peu de temps à autre, s’il reste des points qui me semblent peu clairs et que je n’ai personne sous la main à qui demander. Mais la plupart des lecteurs ne m’en voudront pas, parce qu’ils ne sont pas spécialistes eux non plus. Du moment que je ne triche pas avec eux (par exemple en laissant soudain le vaisseau aller beaucoup plus vite que ce dont il était censé être capable, d’après mes explications initiales), personnes ne m’en voudra (trop) (enfin j’espère). Et si par chance certains lecteurs sont effectivement spécialistes de la propulsion spatiale et qu’ils trouvent des erreurs techniques, j’espère qu’il n’y en aura pas assez pour qu’ils abandonnent leur lecture. Ce serait même super s’ils me signalaient les erreurs — un signe qu’ils ont assez accroché à l’histoire pour faire cet effort.

Ceci dit, à mon humble avis, ce qui rend une histoire géniale, ce n’est pas son exactitude technique ou historique, ni d’ailleurs sa précision typographique ou grammaticale (quoique si ces éléments ne sont pas respectés, il y a de fortes chances que le lecteur décroche).

Je pense (à mon humble niveau) que ce qui rend une histoire géniale, ce sont ses personnages.

Ce qui intéresse les gens, c’est comment un personnage va résoudre le problème qui se pose à lui. Plus spécifiquement, comment un certain personnage, doté de certaines caractéristiques (positives ou négatives) que le lecteur reconnaît en lui-même, réagit lorsqu’il est mis dans une certaine situation. Les gens (je pense) veulent imaginer qu’ils sont à la place de ce personnage, et voir (et ressentir) ce qu’il adviendrait s’ils prenaient les mêmes décisions qu’elle ou lui. (Je me trompe sans doute, mais cela ressemble à la théorie d’Aristote sur la catharsis.)

Et c’est le noeud du problème : pour parler de comment les gens réagissent dans une certaine situation, on peut baratiner improviser. Mais à la différence de la propulsion spatiale, quand on parle de réactions humaines, tout le monde est un spécialiste. Donc si l’auteur s’égare, fait faire à ses personnages des choses qui n’arriveraient probablement pas dans la vie réelle, le lecteur a de fortes chances de s’en apercevoir, et de décrocher.

Pour écrire sur les gens — pour écrire de bonnes histoires — je pense qu’un écrivain doit connaître la vie et les gens.

Du moins c’est mon humble avis. Je peux me tromper — je me trompe certainement — mais c’est l’état actuel de ma réflexion, les choses avec lesquelles je joue actuellement. L’an prochain, j’aurai peut-être une opinion complètement différente et je jouerai peut-être avec autre chose, mais au moins j’aurai tiré quelque chose de cette expérience.

Et vous, quel est votre avis ?

 

 
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