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Rencontres invisibles

Nara, Japon : population, 360.000 habitants, plus quelques milliards de biches, lâchées en liberté dans les parcs de la ville.

Et moi, et moi, et moi, déambulant dans les rues et les allées, sans but particulier.

Je n’étais même pas vraiment censé être là : je suis assez casanier, je préfère largement rester chez moi à lire, plutôt qu’être balloté des heures durant dans les sièges étriqués d’un avion ou d’un autocar. (J’ai aussi cette impression, surtout les jours de blues, qu’il n’y pas vraiment de différence entre les villes et les pays : partout, les gens ont besoin de manger, travailler, dormir — et les villes remplissent donc toutes sensiblement les mêmes fonctions, à quelques détails près : détails mineurs ou majeurs, c’est une question d’interprétation.)

Ce n’était donc pas le tourisme qui m’avait amené là, dans cette ancienne capitale japonaise, parsemée de temples et de palais plus que millénaires. (Sérieusement, c’est très joli, n’hésitez pas à y aller si vous avez l’occasion.) Plus prosaïquement, j’avais pris mes billets pour Nara car un ami m’avait informé qu’il y serait de passage pendant l’été : une excellente occasion de le rencontrer. Hélas, à quelques semaines de son départ, il avait été contraint d’annuler son voyage. Il n’y avait donc personne pour m’attendre sur le quai lorsque je descendis du bus, le vendredi soir, un peu avant minuit.

À dire vrai, je n’étais pas mécontent de cette solitude imposée, de cette occasion de ne rien faire. Même en vacances, on veut toujours se dresser un itinéraire, descendre les pages du guide touristique comme on cocherait les cases d’une To-Do list. On veut profiter le plus possible de ce voyage ; et ce faisant, on applique les mêmes méthodes qu’au travail: maximiser, optimiser, profit-er. Je ne sais pas pour vous, mais je reviens parfois plus fatigué que je ne suis parti. Cette fois, j’avais décidé d’y aller mollo, me reposer — recevoir et ressentir, plutôt que prendre et faire.

La vérité, je constatai le lendemain en émergeant de mon hôtel, c’est que les Guides du Routard et autres Lonely Planet masquent l’incongruité fondamentale de se trouver là, à des milliers de kilomètres de chez soi, sans raison particulière. Les compagnies aériennes vivent du mythe savamment entretenu que l’herbe est plus verte ailleurs, et que voir d’autres horizons élargit l’esprit. La réalité, c’est que vous pouvez voir des centaines de temples et de palais, vous n’en apprendrez pas grand-chose sans le guide que vous tenez entre les mains ; guide que vous avez acheté à Paris ou à Nantes, et que vous auriez tout aussi bien pu lire depuis votre canapé ; canapé qui a peut-être coûté moins cher que votre billet d’avion; logique.

Après toutes ces considérations pseudo-philosophiques, il me fallut bien admettre que je n’avais pas vraiment autre chose à faire que de visiter la ville, prendre des photos, et marcher, marcher, marcher (40 km sur deux jours). J’admirai le contraste entre les formes anguleuses du Todai-Ji, et son auvent arrondi. Je déjeunai dans une auberge un peu toc, manquai me faire encorner par des cerfs, appris la signification cachée des postures de main des statues de Bouddha. Je passai la soirée à trier et retoucher mes photos, dans un bar à la cuisine délicieuse et sans prétention : comme un simple touriste — mais sans la pression.

En émergeant de mon hôtel le second matin, je prévoyais de passer la journée comme la veille, avant de reprendre l’avion. Passant par la gare pour vérifier l’horaire de mon bus, j’en profitai pour acheter quelques viennoiseries. C’est là que je découvris que je n’étais pas seul à Nara : j’avais rendez-vous avec quelqu’un d’autre, quelqu’un à qui je ne m’attendais pas.

Mon grand-père était boulanger-pâtissier ; tous les jours, il se levait avant l’aube pour cuire ses pains, et préparer ses gateaux. Mais outre les baguettes, mille-feuilles et autres Paris-Brest, ses vitrines regorgeaient également de placek (brioches au crumble), babka et autres makowiec (escargots au pavot) — autant de spécialités de Pologne, dont venaient sa famille et celle de ses voisins.

Dans cette pâtisserie japonaise, au beau milieu d’une étagère, trônait un plateau de makowiec, semblables en tous points à ceux de mon grand-père.

Une histoire me revint en tête : en 1973, quelques années avant ma naissance, mon grand-père avait été invité à un congrès de boulangers-pâtissiers, entre Hong Kong et le Japon. Coincidence ? Se pouvait-il qu’il ait fait une démonstration sur place, et que sa recette ait perduré à l’autre bout du monde ?

À dire vrai, en plus de quarante ans, bien des pâtissiers polonais ont pu venir au Japon, et beaucoup de Japonais ont pu visiter l’Europe Centrale, où ces pâtisseries existent sous diverses formes. Sans parler d’Internet : une simple recherche fournit des dizaines de versions de la recette.

Mais le coeur ne parle pas le langage des probabilités. Sans réfléchir un instant de plus, je saisis un makowiec, le payai, et allai m’asseoir sur un banc pour l’étudier de plus près. Tant par l’apparence que par la texture et le parfum, il était impossible à distinguer de ceux avec lesquels j’avais grandi. Avec appréhension, j’en croquai une bouchée…

Et contre toute attente, j’eus la conviction qu’à travers le temps et la distance, mon grand-père m’adressait un clin d’oeil. Ça ne pouvait être que sa recette ; ça ne pouvait être que lui.

Et par l’intermédiaire d’une pâtisserie dans une boutique de gare, soudain, à Nara, je ne fus plus seul.

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