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Damien Hirst, « Trésors de l’Épave de l’Incroyable »

Une exposition drôle, mégalomane et stimulante, à Venise (Palazzo Grassi / Punte della Dogana) jusqu’au 3 décembre 2017, pose — en toute simplicité — la question : Qu’est-ce que l’Art ?

En 2008, au large de la côte Est de l’Afrique, fut découverte l’épave d’un navire romain colossal, datant du deuxième siècle après Jésus Christ. À son bord se trouvait un ensemble inestimable d’une centaine de sculptures et d’objets, en provenance de toutes les régions du monde antique.

Les chercheurs relièrent cette découverte à l’histoire de Cif Amotan II, un ancien esclave d’Antioche, qui après avoir fait fortune et acheté sa liberté, s’était constitué une vaste collection d’objets d’art. Sur la fin de sa vie, Amotan aurait chargé ses possessions à bord d’un navire, l’Apistos (« incroyable », en grec), pour les transporter jusqu’à un temple qu’il avait fait spécialement construire. Las, le bateau fit naufrage, emportant avec lui tous ses trésors… pour près de deux mille ans.

Damien Hirst, qui venait de récolter une somme record lors d’une vente aux enchères de ses oeuvres, entendit parler des fouilles et proposa de les financer. Huit ans plus tard, il expose les pièces recouvrées dans une vaste exposition à Venise.

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Un film introductif donne le ton : par dix ou quinze mètres de fond, des plongeurs approchent d’une forme tentaculaire : une statue de bronze verdi, couverte d’algues et de coraux. Un coup de palme dévoile un masque d’or pur, éclairant soudain les profondeurs marines. Une sphynge et des lions massifs remontent vers la surface, entravés par des cordages qui les rattachent à des ballons d’air.

Il y a du Commandant Cousteau et de l’Indiana Jones dans ces images : l’émerveillement de la découverte, l’excitation de retrouver des trésors cachés. On voudrait prendre la place de ces plongeurs, voir ces oeuvres dans leur écrin d’eau, de corail et d’algues, comme d’autres visitent les ruines sous-marines du Phare d’Alexandrie. À défaut, de nombreuses photos donnent l’ambiance en montrant les statues sur le lieu de leur découverte.

Il y a également une poésie à essayer de deviner les formes de ces pièces sous les coraux accumulés, ou d’imaginer ces modèles étouffer sous ces excroissances. Toutes ces statues ont les yeux fermés, comme si elles dormaient ; en les remontant à la surface, on les tire d’un songe, on les ramène à la vie — deux thèmes qui traversent toute l’exposition. Diverses installations (écrans interactifs, reconstitution des pièces, esquisses sur papier) permettent d’approfondir cette découverte.

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Mais peu à peu, le doute s’installe. Peut-être pas au sujet des bouddhas ou des pièces de monnaie chinoises — Rome, après tout, avait un déficit commercial avec la Chine depuis le premier ou deuxième siècle avant notre ère, du fait de son goût pour les soieries. Des pièces romaines ont été retrouvées dans des tombes au Vietnam et dans le Henan, sur le chemin des deux Routes de la Soie, maritime et terrestre. Il est donc possible que certaines pièces soient parvenues jusqu’à Rome, et a fortiori Antioche, lieu de naissance d’Amotan.

Lorsqu’apparaît un cadran solaire aztèque, l’hésitation n’est plus permise : c’est bien un faux. Mais que penser du reste, de l’expédition, de ce film et toutes ces photos qui montrent la remontée des oeuvres depuis le fond marin ? N’est-ce pas la preuve qu’au moins une partie des statues sont authentiques ?

[Spoilers ci-dessous.]

Puis émergent d’autres pièces américaines — un Quetzalcoatl / Transformer, et surtout « Un ami » (ci-dessous), et il n’est plus possible de douter : tout est faux. Les coraux ne sont pas réels, mais coulés dans le bronze ou taillés dans l’agate. Même les coquillages massifs qui ponctuent les angles du Palazzo Grassi n’ont jamais vu la mer, mais plutôt le fond d’un creuset.

Cif Amotan II? L’anagramme de « I Am a Fiction », je suis une fiction.

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Toute l’exposition est un plaidoyer, une réponse aux critiques qui ont pu reprocher à Hirst que ses requins ou ses vaches conservées dans le formol, « ce n’est pas de l’art. » Il leur oppose deux arguments : le temps, et la forme. Le temps : si ces pièces provenaient réellement d’une épave bimillénaire, personne n’oserait douter de leur valeur artistique. Alors pourquoi ne pas la reconnaître dès aujourd’hui ?

En s’appropriant les formes antiques, il met également les critiques devant leurs incohérences : si l’art moderne n’est pas de l’art, la copie d’ancien en est-elle, ou pas ? Si elle n’en est pas, est-il encore possible de faire de l’art ?

Question subsidiaire : pouvez-vous faire la différence ? Quelles sont les pièces authentiques, les copies d’ancien, et les faux modernes ?

Il va même plus loin : en exposant des monnaies antiques et des petites statues d’art premier — stylisées, abstraites comme ont réappris à le faire les artistes au XXème siècle — il sous-entend que l’art est beaucoup plus vaste, et beaucoup moins linéaire, que certains voudraient le faire croire.

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C’est toc, c’est clinquant, c’est tape-à-l’oeil. C’est boursouflé comme la statue de Protée, avant même qu’elle ait été recouverte d’éponges et de coraux. Mais c’est du Hirst, comme il l’a déjà montré avec « Pour l’amour de Dieu », son crâne en platine massif incrusté de diamants. Ici aussi, les matériaux précieux se succèdent : or, argent, émeraude, cristal, jade, malachite, turquoise… Mais ces mêmes matières donnaient au film du début, celui de la vraie-fausse découverte, son côté excitant à la Indiana Jones. Bien sûr, c’est d’aussi mauvais goût que la Maison Blanche après le passage de Trump : mais ne niez pas que cela vous a plu, à un moment. Bienheureux l’insensible aux « reliques barbares ».

Un autre aspect dérangeant de l’exposition — dérangeant pour moi, en tout cas — est la question des surfaces de certaines statues. Elle paraissent trop lisses, trop parfaites pour être vraies, comme sur Andromède et le Monstre Marin : les textures du rocher et des vagues ressemblent plus à celles d’un jeu vidéo, qu’au travail d’une main humaine. La faute sans doute à un agrandissement : le modèle d’origine devait être plus petit, et a sans doute été agrandi par ordinateur, les imperfections de la pièce s’en trouvant donc artificiellement amplifiées ou gommées. Mais quand bien même cela choque un oeil habitué aux sculptures classiques, force est de reconnaître que cela distingue Hirst de la simple copie d’ancien. Il est le produit de son époque, et utilise tous les moyens à sa disposition. Oui, il a une équipe, tout un atelier à sa disposition, qui l’aide à produire ses oeuvres ; mais Rubens et Rembrandt aussi à leur époque : rien de nouveau sous le soleil.

Oui, c’est bien exécuté — et pourquoi le reprocher ? C’est également drôle, plein d’humour — cf. les photos de plongeurs avec La Plongeuse, Le Collectionneur main dans la main avec son Ami, les notes du catalogue qui ne cessent de jouer avec la frontière entre sérieux et bullshit le plus complet (p. 7 : « l’arkteia visait à expulser les qualités animales de la femme afin de la préparer à sa future vie d’adulte et de famille… », p. 10 : « la prédilection des Anciens pour les formes artistiques marquées par la sérialité… »).

Et c’est intelligent, plein d’ironie : non seulement de prendre les critiques au piège de leur suffisance, mais également de commenter le monde contemporain. L’une des dernières statues se présente comme les restes d’un Apollon Smintheus, « seigneur des rats », de par la souris ridée qui l’accompagne. Le guide remarque qu’il ne reste plus du dieu qu’un pied et une oreille, cette dernière collée incongrument sur le dos du rongeur dans une réparation de fortune : mais l’oeil reconnaît bien sûr la souris de Charles Vacanti (1997), une expérience visant à faire pousser des organes humains sur des animaux de laboratoire. Il n’est pas anodin que Sminthée est un dieu guérisseur ; et qu’Apollon est le conducteur des Muses, l’origine de l’inspiration.

L’exposition se clôt sur un masque de la Mort, figure obligée ; mais juste avant, un singe en granit semble narguer le visiteur en se grattant la tête, imitant sans doute la perplexité de certains critiques : et vous, qu’avez-vous compris ?

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