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Kabbale et paradoxes temporels

Une amie m’a dit un jour, « D’après la Kabbale, on choisit ses parents. »

Nous étions assis à la terrasse d’un bar à Hong Kong, à siroter des bières en regardant les rares gens passer. C’était un samedi en fin d’après-midi, et pourtant nous étions encore les seuls clients de l’établissement: curieux, dans l’une des « rues de la soif » de la mégapole de 7 millions d’habitants. Mais il faisait beau et la température était parfaite: tout le monde était probablement parti à la plage, ou en bateau. Sauf nous! Et c’était l’occasion de profiter un peu du calme et de la solitude, pour une fois.

En entendant ses paroles, je me suis esclaffé. « Qu’on puisse choisir ses parents, ça me paraît peu probable. Quel est le raisonnement derrière ça ? »

Ma partenaire de boisson fit la moue, bien embêtée. « Je ne sais pas, je n’ai pas encore tout compris. Mais je trouve ça assez juste. Je pense que je mérite la mère que j’ai. »

J’ai examiné le niveau de la bière dans mon verre, l’ai éclusé d’une lampée, puis j’ai fait signe à la serveuse de nous en apporter deux autres. « Ça, observai-je, c’est encore une autre histoire, un événement indépendant. Tu pourrais la mériter, sans l’avoir choisie. Mais dans les deux cas, tu supposes qu’il existait une capacité de choisir — la tienne ou celle d’un autre — avant ta conception. Or comment aurais-tu pu choisir ta mère avant d’exister ? »

« Peut-être existe-t-on avant d’être conçus, répondit-elle. Peut-être existons-nous en dehors de toute incarnation, comme les idées platoniciennes, et nos incarnations ne sont que des manifestations physiques d’une réalité que nous ne pouvons pas observer directement. »

L’arrivée des pintes suivantes m’empêcha de rétorquer que je n’en savais fichtre rien, et que mon alcoolémie était précisément à mi-chemin entre les deux niveaux qui m’auraient permis d’avoir un avis ferme sur la question. Mon amie interpréta mon silence comme une invitation à embrayer sur la métempsychose.

« Qui penses-tu que tu étais dans une vie antérieure ? » demanda-t-elle.

« Keith Richards. »

« Mais il n’est pas mort ! »

« Attends — tu peux choisir où tu vas naître, avant d’être conçue, mais tu n’as pas le droit d’être la réincarnation de quelqu’un, avant qu’il soit mort ? C’est complètement aberrant, ton truc… »

Ce qui lança toute une autre série de débats de plus en plus complexes, jusqu’à ce que la serveuse vienne nous informer que nous avions vidé tous ses fûts et qu’elle fermait le bar.

#

Un an ou deux plus tard, un matin de novembre, je suis avec mon épouse et une sage-femme dans une pièce légèrement surchauffée. Au cours des mois précédents, j’ai plaisanté qu’il semble incroyable qu’à l’ère d’Internet, il faille encore attendre neuf mois pour une livraison (en anglais, c’est le même mot, delivery, pour accouchement et livraison).

Mais quand on pose enfin dans mes bras un petit paquet haletant, rose, fripé et fragile, je comprends soudain une partie de ce que mon amie essayait de dire ce jour-là.

Parce que si ce petit être avait été un colis commandé sur Internet, j’aurais ressenti du soulagement que l’attente soit terminée, et de la joie de pouvoir enfin en profiter. Ces sentiments sont là, mais il y a autre chose, aussi: de la gratitude. Or on n’est pas reconnaissant envers un objet; envers ceux qui l’ont assemblé, peut-être, oui: et j’en ressens envers mon épouse, bien sûr, mais aussi envers ma fille. Elle aussi a dû travailler pour être ici, parcourir la longue route qui sépare la conception de l’accouchement. Sans aucun doute, ce cheminement a été inconscient, mû par des mécanismes automatiques et ancestraux… Mais il y a une étincelle de vie dans ce bébé, quelque chose qui la distingue déjà d’une simple somme de routines biologiques ; et si elle ne peut pas être réduite à une liste finie de règles strictes, alors il est possible que sa présence ici résulte, même infinitésimalement, de son propre choix.

Quant à mériter ses parents… Tout ce que je me dis à cet instant, c’est que je veux tout faire pour la mériter, elle.

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