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L’instant ronchon : Belle ou bonne année ?

Dans ses vœux 2019, notre inestimable (car, ou néanmoins peu estimé) Président a souhaité aux Françaises et Français une « belle » année. Il a en cela souscrit à une mode (me semble-t-il récente) consistant à se souhaiter non pas une « bonne » mais une « belle » journée, non pas une bonne nuit mais une belle nuit, un bel anniversaire, un bel appétit, une belle digestion (peut-on y assister ? Vend-on des places quelque part ?), et que sais-je d’autre encore.

La différence peut paraître anodine, mais ce n’est pas mon avis.

Prenons l’exemple d’une journée : il est effectivement d’usage de décrire une journée comme « belle », ce qui est une autre façon de dire « ensoleillée ». Il semble donc logique de souhaiter à ses amis que des trombes d’eau ou des tombereaux de grêle ne se déversent pas sur leur tête pendant le reste de la période diurne en cours.

Et pourtant : l’usage est de dire bonjour, pas beljour (ou beaujour). Ça peut sembler un peu passe-partout — « bon » est un mot plus faible, plus fourre-tout que « beau » — mais c’est justement cette polyvalence qui est précieuse. Car la journée pourrait être bonne sans être belle : il pourrait pleuvoir des cordes ou geler à pierre fendre, faire aussi gris et maussade que dans le cœur d’un bureaucrate, cela n’empêche pas de profiter de la journée pour lire un bon livre, cuisiner un bon repas et/ou passer un bon moment au chaud avec des amis. Au plaisir esthétique (et/ou au simple confort physique) de la « belle » journée, la bonne journée ajoute la possibilité d’une jouissance plus globale.

Mais elle ne se cantonne pas non plus à cela: car une bonne journée, cela peut être aussi une journée qui a été utilisée à bon escient, pour bien faire, voire : faire le Bien. À l’hédonisme, on ajoute la possibilité d’une action bénéfique (et peut-être même éthique), qui resterait d’ailleurs bonne sans être nécessairement agréable : passer du temps avec quelqu’un qui en a besoin, dépolluer un coin de nature, et plus généralement rendre le monde un peu meilleur.

Rendre le monde un peu plus beau, vous m’objecterez peut-être avec une pointe de malice: ce qui rendrait correct ce vœu qui m’horripile tant. Sauf qu’en souhaitant une belle journée, on n’implique aucune action : on souhaite que la beauté arrive d’elle-même et que la personne à qui on s’adresse soit là pour en profiter. En espérant qu’elle soit bonne, on conserve cette signification, mais on ouvre (et invite) la possibilité que notre interlocuteur utilise ce temps pour créer cette beauté à laquelle nous aspirons.

Bref : mes chères et chers compatriotes (et mes non moins chères et chers autres), je ne vous souhaiterai pas une belle année, car je pense que votre temps vaut bien plus que simplement cela.

Bonne journée, bon appétit, et bonne digestion.

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