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Les billets pas chers

« Oh, ça va, le billet n’est pas cher ! » — Un passager anonyme du Titanic.

J’aurais dû me douter qu’il y avait baleine sous roche lorsque ma moitié s’est exclamée ainsi. Mais j’étais occupé à empêcher No. 1 de mettre les doigts dans la prise, de sauter du canapé la tête la première, ou de passer son doudou au mixer. J’ai donc supposé que mon épouse avait encore trouvé une de ses légendaires (mais tout à fait réelles) Super Affaires (TM). Rien de tel que l’arrivée d’un bébé pour apprendre à déléguer et ne pas mettre en question les décisions d’autrui — on n’a simplement plus le temps.

L’idée était de profiter d’un long week-end pour aller présenter No. 1 à sa famille au Vietnam. Un oncle s’occupait de réserver un appartement pour nous ; tout ce qu’il nous restait à faire était de prendre les mêmes billets d’avion que lui. Simple, pas besoin de réfléchir : entrer les dates sur le site, acheter le billet, fini.

Le premier signe que nous avions peut-être fait une erreur arriva avec l’email de confirmation.

« Dis tonton, demanda ma moitié à l’expert de la famille, je ne vois pas combien on a de bagages ? »

« T’inquiète pas, ils donnent toujours 30 kilos. » Ce qui est en effet parfait (voire plus que nécessaire) quand on voyage avec un bambin.

Quelques semaines plus tard, au moment de faire le check-in…

Baggage allowance: 0K.

Zilch.

Nada.

Envoi d’un whatsapp paniqué audit oncle (« Mais non, ils donnent toujours 30 kilos, t’inquiète pas… »), appel au service client, l’occasion d’entendre une bonne trentaine de fois l’Etude « Tristesse » de Chopin en version chewing-gum (donc plutôt « Twisteysse »? Ou « Twichtèche »?), longue discussion avec la préposée, qui confirme:

⁃ C’était un tarif super promotionnel, sans bagages ;

⁃ C’était super mal indiqué, et d’ailleurs depuis ils ont refait le site pour que ce soit plus clair (mais n’allez surtout pas voir cela comme un aveu de culpabilité) ;

⁃ Elle admet que les gens qui voyagent avec un bébé ont généralement des tonnes de bagages avec eux (si c’était l’inverse, ça se saurait);

⁃ Mais elle ne peut rien faire pour nous: « c’est le système, je n’y peux rien ».

Apres moult palabres, rien n’y fait: il faudra se débrouiller différemment pour transporter le lit, les vêtements et les biberons de No. 1. Ou lui apprendre à faire sans. Après tout, est-ce qu’on prend nos lits et nos biberons, nous ? Non. On se débrouille. A un moment, il faut savoir s’adapter à l’univers. Pourquoi pas à neuf mois ?

Mais bon, du moment que nous voyageons tous ensemble, tout ira bien, n’est-ce pas ?…

Sauf que le site refuse obstinément de laisser ma femme choisir sa place. Toute la famille (et moi) sommes donc à un endroit de l’avion, mais No.1 et sa mère ne connaîtront leur siège qu’au moment d’embarquer. Renseignement pris (re- service client, re- « Twichtèche » une trentaine de fois, re- préposée), c’est encore la faute au tarif promotionnel.

Sauf qu’entretemps, l’oncle expert a fait mumuse sur le site, et oh surprise: il a réussi à réserver une place pour mon épouse et le bébé. Comment, mystère, mais certains témoins ont confessé plus tard avoir remarqué une forte odeur de soufre autour de son ordinateur.

Du moment que ça marche, direz-vous…

Deux heures avant le vol, un e-mail arrive : « nous avons le regret de vous annoncer que, suite à un changement d’appareil, nous avons dû changer votre place… »

Cette fois-ci, c’est TOUTE la famille (qui a réservé ses billets séparément) qui se retrouve éparpillée à travers l’appareil, façon puzzle. Re-service client, re- Tristesse (Ô rage, ô désespoir), et confirmation encore : impossible de changer puisque tous les passagers sont désormais checked-in.

Vous vous rappelez de ce moment, à la fin de Cube, quand ils atteignent enfin la sortie, et… Non, pas de spoilers. Mais la forte impression que dès que l’on commence à comprendre le système, quelqu’un change toutes les règles.

Et ce n’est pas tout. Le vol est retardé d’une heure — ce qui en soit n’est pas très grave: arriver à 21h laisse amplement le temps à No. 1 de récupérer, avant la correspondance du lendemain matin 10h…

…qui est annulée, et remplacée par un vol à 6h du matin.

Bon. Si bébé peut faire sans bagages, il peut sans doute faire sans sommeil aussi ?

La suite se passe comme prévu — l’avion arrive en retard, il part encore plus en retard du fait de la partie de Tetris géante à laquelle tous les passagers doivent se livrer pour s’asseoir avec leurs compagnons — mais heureusement le commandant de bord (un Scandinave à peu près aussi compréhensible que le cuisiner suédois de Sesame Street) parvient à rattraper un peu de temps, et No. 1 nous fait gagner une autre demi-heure en piquant une crise de nerfs au contrôle des passeports, ce qui crispe suffisamment les douaniers pour qu’ils décident de nous faire griller toute la queue. (Note à moi-même : me souvenir de lui piquer son doudou la prochaine fois qu’on veut couper une file.)

Arrivée à l’appartement, re-crise de nerfs à cause de la fatigue, 4h de sommeil, réveil en souhaitant que l’oreiller soit un face-hugger et que jamais il ne se décolle, découverte que ma moitié avait l’intention de ne prendre qu’une micro-valise pour notre escale suivante, transfert en urgence de mes affaires les plus cruciales vers ladite micro-valise alors que le taxi nous attend déjà en bas, cavalcade à travers les couloirs — et l’impression d’avoir certainement oublié quelque chose quelque part à un moment. Souvenirs de Maman j’ai raté l’avion, vérification rapide : No. 1 est toujours avec nous. Les passeports aussi. Le taxi trace dans les rues miraculeusement (pour qui connaît Ho Chi Minh City de jour) désertes. Des affiches dans le plus pur réalisme soviétique sur les murs, faucille et marteau bien en évidence — et la chanson de la Cité de la Peur dans la tête: « Il ne peut plus rien nous arriver maintenant… »

Quelques contrôles de passeport et un café vietnamien plus tard, je commence à être un peu plus confiant en la réalité des choses que mes yeux perçoivent, quand les gens commencent à faire la queue pour embarquer. Et là, les hôtesses balancent un « One file! One file! » martial et sans appel : tous en rang, et on ne veut voir qu’une tête.

On s’exécute cahin-caha, deux cent personnes mal réveillées mais pressées d’embarquer pour se recoucher, les hôtesses sortent un portable, nous prennent en photo, puis nous laissent tous en plan, à nous demander ce qui vient de se passer. Était-ce un rêve ? Une règle ? Un défi ? Lors du prochain embarquement, faudra-t-il faire une démonstration de dab ou de tango ?

C’était le jour 1. Curieux de voir la suite…

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